Trois rues, trois siècles : topophilie d'un quartier d'Auteuil

L'avenue de Versailles, la rue Boileau et la rue Erlanger forment un triangle intime au cœur du vieil Auteuil, chargé de trois siècles de mémoire littéraire, philosophique et humaine. Ce fragment du 16e arrondissement n'est pas un simple quadrillage de voirie — c'est un palimpseste où se superposent Boileau recevant Molière dans son jardin, Benjamin Franklin trottant vers Versailles, Proust naissant à deux pas sous les marronniers de la rue La Fontaine, et Bergson s'éteignant dans une rue tranquille près de la Porte d'Auteuil. Rares sont les coins de Paris où la géographie coïncide aussi précisément avec la mémoire. Ma mémoire. Et plus rares encore ceux qui permettent de vérifier expérimentalement, par la seule expérience d'y avoir grandi, ce que Gaston Bachelard affirmait : « La maison natale est plus qu'un corps de logis, elle est un corps de songes. »

Auteuil avant Paris : un village de vignes, de sources et de philosophes

Avant d'être un quartier, Auteuil fut un village. Les premières traces remontent au VIIe siècle : une forêt nommée Rouvray (Roveritum pour les Romains), un hameau appelé Nimio, des vignes appartenant à l'évêque du Mans. Progressivement, les habitants se séparent — les uns vers les sources et marais forment Auteuil, les autres défrichent la forêt pour créer Chaillot. La paroisse d'Auteuil existe depuis 1192. Jusqu'au XIXe siècle, le village conserve son caractère rural : vignes sur les coteaux, eaux de source abondantes, petites exploitations. Les Minimes de Passy cultivent la vigne entre les actuelles rues des Vignes et Vineuse dès le XVe siècle.

Ce qui transforme Auteuil en lieu d'exception intellectuelle, c'est le salon de Madame Helvétius au 59, rue d'Auteuil. Veuve du philosophe Claude-Adrien Helvétius, Anne-Catherine de Ligniville y tient salon de 1771 à 1800 — sans interruption pendant la Révolution, fait unique dans l'histoire des salons parisiens. La « Société d'Auteuil » ou « Académie d'Auteuil » accueille Condorcet, Turgot, Diderot, l'abbé Sieyès, le jeune Chateaubriand, et surtout Benjamin Franklin, voisin de Passy, qui lui demanda sa main (elle refusa). Quand Bonaparte s'étonna de l'exiguïté de son jardin, elle répondit : « Général, si l'on savait tout ce qui peut tenir de bonheur dans trois arpents de terre… » Cette phrase contient à elle seule toute la philosophie d'Auteuil : la concentration du bonheur dans un espace restreint, la suffisance du lieu intime face à l'immensité du monde.

Le 1er janvier 1860, la loi Riché annexe Auteuil et Passy à Paris. Le village devient arrondissement. Les transformations haussmanniennes percent l'avenue Mozart, la rue Michel-Ange, désenclavent le quartier. Les grands domaines aristocratiques cèdent la place aux lotissements. Mais quelque chose résiste : les villas privées — Villa Molitor, Villa Mozart, Villa Boileau, Villa Erlanger — préservent la mémoire du semi-rural dans la géométrie de la capitale. Ces enclaves de calme dans la ville, ces passages discrets entre deux rues, sont les fossiles vivants de l'ancien village.

La rue Boileau : quand un poète donne son jardin à la toponymie

La rue Boileau s'étire sur 975 mètres du 31 rue d'Auteuil au 188 avenue de Versailles. Avant de porter ce nom, elle s'appelait rue des Garennes — un chemin du XVe siècle qui menait à la potence de la justice seigneuriale d'Auteuil, à l'emplacement de l'actuelle place de la Porte-de-Saint-Cloud. En 1792, elle prend le nom du poète. Ce n'est pas un hommage abstrait : Nicolas Boileau-Despréaux a réellement vécu ici.

Le 10 août 1685, Boileau achète pour 8 000 livres une propriété à l'emplacement de l'actuel n° 26 : « un corps de logis à deux étages, une cour, une écurie, une remise de carrosse et un jardin clos de murs ». On décrit la maison comme « une délicieuse demeure à un étage, tapissée de vignes ». Boileau y cherche le repos pour soigner son asthme, un an après son entrée à l'Académie française. Mais la solitude n'est pas son génie. Jean Racine surnomme vite la propriété « l'hôtellerie d'Auteuil », tant le défilé des visiteurs est permanent : Molière, La Fontaine (qui y fait « d'assez longs séjours »), La Bruyère, Bossuet, Bourdaloue, le premier président du Parlement de Paris Guillaume de Lamoignon, et plus tard Joseph Addison, le fondateur du Spectator londonien. Racine écrit : « Il est heureux comme un roi dans sa solitude ou, plutôt, dans son hôtellerie d'Auteuil. »

C'est dans ce jardin que Boileau compose l'Épître XI « À mon jardinier » (1698), adressée à Antoine Riquié, son fidèle serviteur :

« Laborieux valet du plus commode maître / Qui pour te rendre heureux ici-bas pouvait naître, / Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil, / Qui diriges chez moi l'if et le chèvrefeuil… »

Ce poème est bien plus qu'un badinage pastoral. Boileau y oppose le jardin — ordonné, fécond, obéissant — à son propre esprit « triste et mal ordonné ». Il envie au jardinier l'absence de tourments intellectuels. Le lieu physique d'Auteuil devient la métaphore d'un idéal : l'accord entre l'homme et son espace, cette harmonie que le poète atteint par les mots mais que le jardinier vit dans les gestes. Antoine Riquié, lui, resta jardinier de la propriété après le départ de Boileau et mourut à 95 ans, le 3 octobre 1749 — longévité qui semble confirmer la thèse de son maître.

Deux anecdotes célèbres irradient depuis ce lieu. La première : le « Souper d'Auteuil », un soir chez Molière. Boileau, La Fontaine, Chapelle, Racine boivent ensemble. Chapelle, mélancolique, propose qu'on aille « se jeter tous ensemble dans la Seine ». Molière, réveillé, rétorque qu'une « aussi belle et grande action » mérite le grand jour — il faut attendre le matin. Au matin, personne n'en parle plus. La seconde : lors d'une discussion sur l'aparté au théâtre, La Fontaine soutient que le procédé est absurde. Boileau, pour prouver le contraire, se met à répéter à voix haute : « Il faut que La Fontaine soit un grand coquin, un grand maraud ! » — sans que La Fontaine, absorbé dans son propre discours, ne l'entende. Preuve irréfutable.

Boileau vend sa propriété en 1709 et meurt le 13 mars 1711 dans le cloître de Notre-Dame. La maison est démolie en 1870. Mais son empreinte persiste : en 1838, l'imprimeur Rose-Joseph Lemercier achète la partie sud de l'ancien jardin de Boileau et crée le Hameau Boileau (n° 38), un ensemble résidentiel de 33 parcelles aux voies nommées avenue Molière, avenue Despréaux, impasse Racine, impasse Corneille, impasse Voltaire. L'architecture y est éclectique — chalets suisses, cottages anglo-normands, manoir néogothique par Jean-Charles Danjoy (celui-là même où Louis de Funès tourna Hibernatus en 1969). Le hameau, menacé de démolition par des promoteurs, est classé site protégé le 3 juillet 1970. Aujourd'hui résidence ultra-fermée, il conserve dans ses murs les fantômes du XVIIe.

La rue Boileau recèle d'autres strates. Au n° 12, une clinique où Maurice Ravel s'éteint le 28 décembre 1937, après une opération au cerveau. Au n° 34, l'hôtel Roszé (1891), premier hôtel particulier parisien dessiné par Hector Guimard — œuvre de jeunesse encore classique mais déjà annonciatrice de l'Art nouveau. Au n° 67, le Laboratoire aérodynamique Eiffel, inauguré en 1912 par Gustave Eiffel lui-même, l'un des premiers au monde. Au n° 14, l'ancienne mairie du village d'Auteuil (1844), incendiée pendant la Commune de 1871. Et au n° 84, la Villa Cheysson, fragment de la Villa Mulhouse : 67 pavillons ouvriers construits à partir de 1860, rappelant que le 16e arrondissement ne fut pas toujours exclusivement bourgeois.

L'avenue de Versailles : la route royale devenue artère de quartier

L'avenue de Versailles est un paradoxe spatial : 2 080 mètres de long, de la place Clément-Ader (près de la Maison de Radio France) à la place de la Porte-de-Saint-Cloud, c'est-à-dire une artère de quartier qui fut jadis une route royale. Son tracé reprend l'ancien chemin de rive entre Passy et Auteuil sur la route nationale 10 reliant Paris au château de Versailles. Avant 1877, elle s'appelait simplement « route de Versailles » ou « route de la Reine ». Le nom actuel date du 1er février 1877, après son classement dans la voirie parisienne le 23 mai 1863.

L'histoire de cette route est indissociable de celle de la monarchie française. Lorsque Louis XIV installe définitivement sa cour à Versailles en 1682, le transport de voyageurs entre Paris et la résidence royale devient un marché colossal. Le premier pont de Sèvres est construit en bois dès 1685 ; la route royale de Sèvres est ouverte en 1686 pour acheminer les matériaux du château. Le trajet met trois heures depuis le Louvre. L'avenue de Versailles en constitue le premier segment parisien.

Trois événements majeurs scandent son histoire. Le 5 octobre 1789, la marche des femmes sur Versailles emprunte cette route — et la famille royale en revient le lendemain sous escorte, ramenée de force à Paris. Le 30 mai 1871, des dizaines de milliers de prisonniers communards sont convoyés vers Versailles par ce même chemin. Et le 25 août 1944, l'escadron du capitaine Morel-Deville, de la 2e Division Blindée du général Leclerc, franchit la Seine au pont de Sèvres pour libérer Paris — une stèle commémorative en témoigne toujours.

Benjamin Franklin emprunte chaque semaine cette route entre 1777 et 1785. Installé à l'Hôtel de Valentinois à Passy (62-70, rue Raynouard), il se rend régulièrement à Versailles négocier avec le comte de Vergennes, ministre des Affaires étrangères. Thomas Jefferson, son successeur, déclara à son départ : « When he left Passy, it seemed as if the village had lost its patriarch. » Et Louis XVI à Jefferson : « Ah, c'est vous qui remplacez le Docteur Franklin. »« Majesté, personne ne peut remplacer le Docteur Franklin. »

Le dessinateur Paul Gavarni habite au n° 49 de la route de Versailles de 1846 à 1865. Les frères Goncourt le visitent régulièrement — et ces visites font entrer l'avenue dans leur célèbre Journal. Un chercheur note que « les passages du Journal des années 1850 et 1860 esquissent une image d'Auteuil attachée à un paysage de campagne qui frôle à la fois l'artistique et l'exotique ».

Architecturalement, l'avenue porte deux joyaux. L'immeuble Jassedé (n° 142), construit en 1903-1905 par Hector Guimard pour le promoteur Louis Jassedé : sept étages en pierre de taille, balcons en fonte monumentaux, style Art nouveau, lauréat du premier concours des façades de la Ville de Paris, inscrit aux Monuments Historiques depuis 1984. Et le Pavillon de l'Eau (n° 77), ancienne usine de pompage en meulière et brique (vers 1900), classé Monument Historique en 2020 — vestige d'une pompe à vapeur installée dès 1828 pour puiser l'eau de la Seine et alimenter les communes d'Auteuil et de Passy.

La rue Erlanger : du château royal aux drames contemporains

La rue Erlanger est la plus jeune des trois, et la plus dramatique. Longue de 495 mètres, du 65 rue d'Auteuil au boulevard Exelmans, elle doit son existence à un acte de spéculation foncière et son nom à un banquier de Francfort. Le 30 novembre 1862, un décret crée la rue par le démembrement du domaine du Château du Coq — propriété chargée d'histoire puisqu'elle appartint au banquier Samuel Bernard en 1717, puis à Louis XV à partir de 1761, qui y fit construire un petit château par l'architecte Gabriel, avec tapisseries des Gobelins et jardin botanique. Le roi s'y adonnait à la botanique et en faisait aussi, dit-on, une « garçonnière ». Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, y résida ensuite.

En 1861, le baron Frédéric Émile d'Erlanger (1832-1911) acquiert le domaine. Banquier né Friedrich Emil Erlanger à Francfort, fondateur de la branche française de la banque familiale Erlanger & Söhne (concurrente des Rothschild), il est une figure de la haute finance du Second Empire. Il finança l'emprunt confédéré de 1863 — trois millions de livres sterling en obligations cotonnières pour les États sudistes pendant la Guerre de Sécession —, des chemins de fer dans le sud des États-Unis, des emprunts tunisiens controversés. Marié en secondes noces à Marguerite Slidell, fille d'un politicien américain, il acquit aussi le Château Léoville-Poyferré à Bordeaux. La rue reçoit son nom par arrêté du 19 août 1864. Un détail significatif : sous l'Occupation, le capitaine Paul Sézille, directeur de l'Institut d'étude des questions juives, tenta de marquer la rue d'une étoile jaune en raison de l'origine juive du baron. Le projet n'aboutit pas.

La rue porte la mémoire de personnalités contrastées. Au n° 7, l'hôtel particulier de Pierre Alexis Ponson du Terrail (1829-1871), créateur de Rocambole, endommagé lors de la Commune puis démoli. Au n° 49, le compositeur espagnol Isaac Albéniz résida de 1897 à 1904 — une plaque commémorative le rappelle. Au n° 53, l'atelier du sculpteur Léopold Morice, auteur de la statue de la République place de la République, remplacé après sa mort par le temple protestant d'Auteuil. Au n° 40, un épisode de la Résistance : c'est au domicile du résistant Henri Garry que Noor Inayat Khan, héroïne anglo-indienne du SOE britannique, seule opératrice radio alliée dans la région parisienne, le rencontre le 17 juin 1943. Elle sera exécutée à Dachau en 1944. Le 18 juillet 1944, au n° 75, une souricière fait tomber des résistants de l'Organisation juive de combat.

La rue Erlanger est parfois surnommée « la rue la plus maudite de Paris » : le chanteur israélien Mike Brant s'y défenestre au n° 6 le 25 avril 1975 ; l'affaire Issei Sagawa marque le n° 10 en 1981 ; et dans la nuit du 4 au 5 février 2019, un incendie volontaire au n° 17 bis fait 10 morts et 96 blessés. L'écrivain Jean Echenoz place cette rue au centre de son roman Vie de Gérard Fulmard (2020), et Thomas Clerc, qui y a grandi, la décrit comme « belle comme une damnée, avec ses immeubles années 30, son calme et son inquiétude post-bourgeoise ».

Philosophie de l'enracinement : penser l'attachement aux rues

Pour comprendre ce que signifie avoir grandi dans ces rues, il faut convoquer ceux qui ont pensé le lien entre l'être humain et son espace. La question n'est pas anecdotique — elle touche à la structure même de la conscience.

Gaston Bachelard pose, dans La Poétique de l'espace (1957), le cadre le plus éclairant. Pour lui, la maison n'est pas un contenant mais un contenu psychique : « La maison est notre coin du monde. C'est notre premier univers et un véritable cosmos. » Plus radical encore : « Par les songes, les diverses demeures de notre vie se compénètrent et gardent les trésors des jours anciens. » Bachelard distingue la « maison natale » et la « maison rêvée » — la première reste toujours la matrice des suivantes. « En évoquant les souvenirs de la maison, nous additionnons des valeurs de songe ; nous ne sommes jamais de vrais historiens, nous sommes toujours un peu poètes et notre émotion ne traduit peut-être que de la poésie perdue. » Appliquée à un quartier d'enfance, cette « topo-analyse » bachelardienne signifie que les rues d'Auteuil ne sont pas simplement parcourues — elles sont rêvées, elles constituent un « cosmos » intérieur indélébile. L'enfant qui a marché rue Boileau vers l'école, traversé l'avenue de Versailles en tenant une main, longé la rue Erlanger au retour, ne fait pas de la géographie : il construit sa topographie inconsciente.

Plus loin, Bachelard écrit sur les échos de la maison du passé : « À qui sait écouter la maison du passé, n'est-elle pas une géométrie d'échos ? Les voix, la voix du passé résonnent autrement dans la grande pièce et dans la petite chambre. […] Il faut retrouver la tonalité de la lumière, puis viennent les douces odeurs qui restent dans les chambres vides, mettant un sceau aérien à chacune des chambres de la maison du souvenir. » Ce passage pourrait décrire le souvenir d'un appartement de l'avenue de Versailles : la lumière particulière qui entre par les fenêtres orientées vers la Seine, l'odeur du palier, la géométrie des escaliers qui reste dans le corps longtemps après que l'esprit a cessé d'y penser.

Le géographe Yi-Fu Tuan a forgé en 1974 le concept de topophilie« the affective bond between people and place or setting » — pour nommer ce que Bachelard décrit poétiquement. Selon Tuan, l'attachement au lieu se forme par les expériences d'enfance, les paysages ancestraux, les valeurs culturelles et les expériences personnelles. La topophilie n'est pas de la nostalgie passive : elle est un engagement actif du corps et de la mémoire. « We grieve only what we know, and we will act to save what we love. » — Nous ne pleurons que ce que nous connaissons, et nous n'agissons que pour sauver ce que nous aimons. Grandir dans un quartier, c'est acquérir un vocabulaire sensoriel — visuel, sonore, olfactif, tactile — qui forme le socle de toute perception ultérieure du monde.

Michel de Certeau, dans L'invention du quotidien (1980), complète cette phénoménologie par une dimension politique. Il oppose le regard panoptique — la ville vue d'en haut, réduite à un plan — à la pratique du marcheur qui vit la ville à hauteur d'homme : « Le marcheur transforme en autre chose chaque signifiant spatial. » Les rues ne sont pas des lignes sur une carte mais des récits : « Les récits traversent et organisent des lieux ; ils les sélectionnent. » Le trajet quotidien de l'enfant entre la rue Erlanger et l'avenue de Versailles n'est pas un parcours — c'est une narration incarnée, un texte que le corps écrit dans l'espace.

Pierre Sansot, dans Poétique de la ville (1973), prolonge cette idée avec une sensualité rare chez les philosophes : « Vient un moment où nous devenons l'une de ses créations. Elle n'est pas une image irréelle : bien au contraire, une matière riche, dense à rêver, à travailler tout de même que le marbre, le bois ou le langage inspirent certains artistes. » La ville comme matière à rêver : voilà exactement ce que sont ces trois rues pour celui qui y a grandi. Elles ne sont pas un décor figé dans la mémoire mais une matière vivante que la rêverie continue de sculpter.

Proust, Bergson et la mémoire d'Auteuil

Deux génies français encadrent symboliquement l'histoire intellectuelle d'Auteuil. Marcel Proust naît le 10 juillet 1871 au 96, rue La Fontaine, dans la maison de son grand-oncle maternel Louis Weil — une maison de deux étages ceinte d'un jardin de marronniers agrémenté d'un bassin. L'enfant y revient souvent. Après la destruction de la maison lors de la restructuration du quartier, Proust garde « du jardin des images enchantées ». Ces images combinées aux souvenirs d'Illiers deviennent le modèle de Combray. Henri Raczymow le résume : « Le Paris de Proust est essentiellement celui de la rive droite et de l'ouest : les beaux quartiers entre Monceau, le faubourg Saint-Honoré, Auteuil, le bois de Boulogne et l'Étoile. C'est de ce côté-ci de la Seine que Proust est né, c'est là qu'il vit, c'est encore à Passy qu'il mourra. »

Henri Bergson (1859-1941), Prix Nobel 1927, meurt le 3 janvier 1941 « dans une modeste maison dans une rue tranquille près de la Porte d'Auteuil ». La coïncidence est saisissante : le philosophe de la durée et de la mémoire s'éteint dans le quartier où est né le romancier de la mémoire involontaire. L'un théorise, l'autre incarne. Et le quartier les contient tous deux — alpha et oméga de la pensée française sur le temps vécu.

Balzac aussi appartient à cette constellation. De 1840 à 1847, il vit au 47, rue Raynouard à Passy, fuyant ses créanciers sous le nom de « M. Brugnol ». Il y écrit une grande partie de La Comédie humaine. Dans une lettre à Mme Hanska du 1er janvier 1844, il décrit la lumière de Passy avec une intensité visionnaire : « J'écris à 8 heures du matin, aux rayons d'un beau soleil qui entre par ma croisée et qui enveloppe d'une écharpe rouge mon bureau, mes draperies et mes papiers. […] Les cimes des éminences d'Issy, de Meudon sont baignées de lumière ; je les vois en vous écrivant. Non ! Si Dieu annonce le bonheur, ce doit être ainsi ! » Cette lumière de l'ouest parisien, celle qui descend vers la Seine depuis les hauteurs de Passy et d'Auteuil, est la même que connaît celui qui a grandi avenue de Versailles.

Conclusion : le lieu comme identité

Ces trois rues composent un microcosme dont la richesse historique dépasse de loin ce que leur apparence contemporaine laisse deviner. La rue Boileau porte dans sa topographie même le souvenir d'un jardin du XVIIe siècle où Molière, Racine et La Fontaine buvaient ensemble — et où l'un d'eux proposa en riant qu'on aille se noyer dans la Seine. L'avenue de Versailles conserve dans son tracé la mémoire d'une route royale empruntée par les marches révolutionnaires, les convois de prisonniers et les chars de la Libération. La rue Erlanger, née du démembrement d'un domaine de Louis XV par un banquier de Francfort, accumule les couches — le faste du Second Empire, l'héroïsme de la Résistance, les drames contemporains.

Mais ce qui relie ces histoires séparées, c'est l'expérience de l'habiter. Bachelard avait raison : nous ne sommes jamais de vrais historiens de nos lieux — nous en sommes les poètes. Le triangle Versailles-Boileau-Erlanger n'est pas, pour celui qui y a grandi, un objet d'étude mais une structure de la conscience, un premier cosmos à partir duquel tout le reste du monde se déploie. Boileau le savait déjà, lui qui enviait à son jardinier l'accord parfait entre l'homme et son lieu. Trois siècles plus tard, dans les mêmes rues, cet accord continue de se négocier — entre la mémoire et le bitume, entre le rêve et le réel, entre l'enfant qu'on fut et l'adulte qui revient.

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